5 :: cabbage soup

2008.12.29

Je tourne et retourne le papier mâché par l’agonie. Et si elle me reconnait pas ?

Le fait que Cha ne soit pas encore là devenait une inquiétante désolation.

Les barmans étaient ce soir-là déguisés à thème. Princes et princesses. Les junkies n’étaient pas à faire ce genre de soupe, alors je mettais mes introspections sur le compte des nouveaux membres.

Décousu, ma bouche pâteuse visait une mécanique ouverture-fermeture aléatoire et combinée aux mouvements des yeux. Cha venait d’arriver.

- Eh microbe !

C’était un talent que de ne pas m’énerver.

- Salut Cha.

La déviance visuelle me déroutait et fournissait la gerbe suffisante pour que j’accepte de ne pas me lever. Toujours accroché dans le calme coin de mon espace privé — on en avait tous un petit à la Forge.

- T’as pas eu ta dose de lait microbe ?

Cha gouvernait mon corps ramassé en miette avec le sien plus en chair, plantée les jambes écartées et les mains sur les hanches devant mon appétit social.

- J’ai pas eu ma paye.

Elle savait que je disais ça pour me faire prendre sur son territoire.

- Ok, ok, j’ai pigé, viens.

Le coin de Cha était fourré de coussins et de meubles bas. Ça sentait aléatoirement l’encens et la cannelle. Mais surtout, Cha fournissait le stock de lait à la Forge.

Roulé en boule sur les cuisses de Cha, je pleurais doucement, un verre de lait à moitié terminé sur la table.

- Shhhh…shhh…

De l’une caressant ma nuque et de l’autre bouclant le rose des siens, elle patientait avec amour que s’achève mon agonie triste et en silence.

- C’était horrible Cha.
- Je sais microbe, je sais.
- Pourquoi les gens font ça ?
- Parce que ça leur fait plaisir ?

L’évidence de la question m’asphyxia.

Le plus terrible passe alors que reste l’abominable dans le soufre du cœur, un acide impalpable qui ronge et pardonne nos faiblesses jusqu’à l’absolution ou l’anéanti.

Cha parlait maintenant avec des gens venus la voir, leur fournissant ce qu’il fallait d’oxygène et de calmant. Elle fixe l’affaire avec un dernier client et revient vers mon cadavre avec un souriant, exposant un baiser sur mon front.

- Dis Cha, si je prenais un de ces…
- Tu touches à ça, je te butte.
- Pourtant, ça a l’air d’aider tes clients, non ?
- C’est de la merde tout ça, t’entends ? De la merde. Si je te chope avec un smarties, je te fais la peau microbe.

Cha rouge m’explique que son commerce est une atteinte à la vie. J’acquiesce et cherche ailleurs mon remède. Me levant pour partir, Cha m’attrape le bras et me glisse un mot dans l’oreille.

- Dans une semaine je t’amène un cadeau. T’oublieras tout ça.

Vide, je pars vers mon coin, titubant le verre de lait à la main.

Après tout, tant qu’on peut boire du lait cru, bio, frais de ce matin.

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